Dobet Gnahoré, la guerrière en tournée

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Avant son concert le 14 novembre à Paris (Café de la Danse), la chanteuse ivoirienne revient sur son enfance, sa formation, et le virage que représente Miziki, son dernier album (sorti en mai 2018). Interview.


Il y a dix ans mourait Miriam Makeba, qu’est-ce qu’elle représente pour toi ?

La force. L’africanité, le côté social de la femme africaine qui s’engage pour son peuple, pour son continent. Elle représente aussi la douceur. Angélique Kidjo me disait que Miriam Makeba n’avait pas besoin de faire des échauffements de voix avant de se mettre à chanter, parce qu’elle chantait tout le temps. Et ça me fait penser à quelqu’un de doux, parce que quand tu as cette douceur à l’intérieur de toi tu n’as pas besoin de faire d’efforts, ça coule à l’intérieur comme une source. Elle me fait penser à une mère sur qui on peut se poser pour tout dire, et prendre de belles énergies.

Elle est notre Nina Simone, notre plus grande star, et moi j’ai appris à chanter en interprétant ses chansons (à la maison hein, sans montrer à quelqu’un !). Aujourd’hui encore j’écoute sa musique, elle me relie à la terre africaine, à toutes les valeurs qu’elle incarne… Elle est notre référence. Nous les artistes, on continue ce qu’elle a commencé.


Peux-tu nous parler de ton enfance : comment as-tu décidé de suivre les chemins ouverts par ton papa, Boni Gnahoré ? Quelle a été sa place dans ton apprentissage musical ?

Mon père a toujours eu de l’influence dans mon cheminement artistique parce que, quand j’ai quitté l’école pour devenir artiste, je voulais ressembler à mon papa. Il était comme un guerrier : il était jeune, plein de muscles, il avait les cheveux rasés et des rastas, il chantait, il dansait… sur scène, il était comme un roi ! Il était épanoui. Il était l’un des fondateurs du village Ki-yi Mbock, et tous les autres fondateurs avaient comme lui une aura sur scène. Et moi, gamine, je voulais leur ressembler. J’avais douze ans.

Mais avant ça, au départ, j’ai grandi chez ma grand-mère, au village, en pays bété (dans le centre-ouest de la Côte d’Ivoire). On allait aux champs, avec la daba (la houe, NDLR) pour cultiver le riz. Et puis, vers six ans j’ai rejoint mes parents à Abidjan. Je ne parlais pas un mot de français, que le bété, j’étais une vraie villageoise (rires). Et je voyais les enfants qui le matin s’habillaient pour aller à l’école. Je me disais qu’ils partaient tous ensemble pour aller s’amuser, donc j’ai voulu y aller. Là c’était la discipline, ouh… un nouveau monde… donc j’essayais d’être assidue, mais peu à peu j’avais trop de difficultés, alors j’ai voulu arrêter et j’ai demandé à aller au Ki-yi.

À l’époque, on voyait à la télé les Michael Jackson, etc. On voulait aussi ressembler à ces stars. Donc il fallait convaincre mon père de me laisser y aller, parce que mon père d’abord ne voulait pas. Lui voulait – en plus j’étais l’aînée — que j’aille à l’école pour devenir médecin, avocat, bref la même histoire africaine des parents qui même s’ils sont artistes veulent que leurs enfants fassent autre chose. Mais Were Were Liking, la « reine mère » du Ki-yi, a plaidé ma cause. Tout le monde a accepté. Et il fallait maintenant que je fasse mes preuves. Là, la vraie vie commençait…


Hors de Côte d’Ivoire, tout le monde ne connaît pas le village Ki-yi Mbock où tu as fait tes classes : comment s’organisait la vie là-bas ?

C’était une communauté où la vie s’organisait comme une chefferie africaine. À cinq heures du matin, on se lève, on se salue tous avec respect et on part tous courir ensemble… Il y avait Were Were Liking et les autres cofondateurs, et en dessous d’eux il y avait les chefs de village, choisis parmi les meilleurs dans leur discipline. Ils étaient chargés d’organiser la vie, les répétitions… car tous les soirs on faisait des diners spectacle : à 16 heures  on arrêtait les répétitions et il y avait celles qui faisaient la cuisine, le nettoyage du site, les autres qui préparaient les costumes, chacun avait, son rôle… des couples se faisaient, et c’est ainsi que beaucoup d’artistes d’aujourd’hui sont nés et ont grandi au Ki-yi (les Nafassi, Black K de Kiff no Beat, etc.). C’était le travail, la culture africaine, les langues africaines, les valeurs africaines. Et on pratiquait plusieurs disciplines : les adultes donnaient des cours de théâtre, de chant, et d’arts martiaux. Comme dans une école, mais bien plus pratique que théorique. C’était la pratique, et l’art du regard : on regardait les adultes, et on devait les imiter. On nous a appris cet art du regard. Voilà comment ça marchait… La manière de mener ce groupe, ça a duré des années, le Ki-yi a semé des artistes de partout.


Tu as toujours, depuis tes débuts, tracé un chemin singulier : est-ce que ce n’est pas difficile d’exister en RCI quand on ne fait ni zouglou ni coupé décalé ?

C’est difficile d’exister, mais il faut résister. Moi je m’inspire du temps où j’étais encore gamine, celui de Marcelin Yacé…. Il était multi-instrumentiste, il avait créé les Woya, et il avait une vision ouverte de la musique, comme Lokua Kanza, Ray Lema, Zap Mama… c’était cette époque. Il y a des gens qui sont là pour entendre ces musiques, plus on résiste, plus on aura notre voie. Je vois ici en Europe, il y a toute sorte de musiques. Idem pour les livres. On a le choix, et plus il y a d’artistes qui prendront de nouveaux chemins, plus il y aura de la diversité, plus les gens auront le choix.


En 2010, India Arie remportait un Grammy pour Pearls. C’était la reprise d’une de tes chansons, « Palea ». Comment s’est faite cette connexion ?  

En fait, India Arie avait entendu « Palea » sur une compilation, et elle a contacté mon manager de l’époque (Michel De Boeck). Elle a aimé, elle a pris la musique, les chœurs, et mis les paroles d’une chanson de Sade dessus. Et ça a bien marché… j’ai même été invitée à Washington pour chanter avec elle devant Obama ! Du coup, ça me fait continuer à croire au genre de musique que j’ai choisi. On a parfois tendance à vouloir changer parce que l’argent ne rentre pas, parce qu’on ne fait pas de tube qui plait à tout le monde… Mais finalement avec cette histoire de Grammy, plus tous ceux qui me soutiennent et qui me disent « continue dans ton chemin », je me dis que c’est la bonne voie.


Ça a changé quelque chose dans ta carrière ?

Ça a changé quelque chose pour moi en Côte d’Ivoire : ça a ouvert des portes, les gens ont commencé à s’intéresser à ma musique, on m’a appelé pour jouer. Alors je viens (rires).


Miziki, c’est ton 5e album, et sans doute un tournant dans ta carrière…

C’est une évolution. Un nouveau départ. Parce que moi je suis danseuse, chanteuse, percussionniste, j’écoute un peu de tout, autant Lokua Kanza que Björk, et aussi de la techno, et je voulais mixer ma musique tradi-moderne afro à quelque chose de plus moderne encore, européen et urbain : pour moi c’était la techno. Donc j’ai mûri ça… et quand j’ai exposé l’idée à ma manageuse, c’est elle qui a trouvé Nicolas Repac, qui a une belle ouverture d’esprit, et qui a su faire l’album dont je rêvais. J’adore cet album. Moi-même, il m’apaise. Comme je viens du Ki-yi mes précédents albums c’était « montre qui tu es, danse, chante, vas-y ! ». Et là, Nicolas m’a dit « calmos, baisse un peu le ton, chante avec douceur ». Quand il m’a dit ça, j’ai paniqué. J’avais peur, parce que c’était un univers que je ne connaissais pas, et lui m’a fait découvrir ça. Je m’y plais vraiment.


À la différence de ton album précédent (
Na Drè, 2014), ici tu ne chantes que dans ta langue maternelle, le bété…

Oui c’était pour me reconnecter, et pour dire à moi-même et aux autres d’où je suis, d’où je viens : c’est la langue dans laquelle je chante, c’est la langue de mon père, c’est la langue que je suis. C’est une langue que j’ai parlée et que je ne parle plus dans la vie quotidienne, donc elle s’en va avec le temps. Donc comme elle me fuyait c’était pour revenir vers elle, et me reconnecter avec mon père et les traditions… mon père qui a toujours été là, sur chacun de mes albums.


Miziki est un album où l’on voyage beaucoup, qui puise dans une immense variété de sons et de traditions musicales : c’est un résumé de tes voyages ?

Dans tous mes albums, il y a déjà de ça : des flutes pygmées, des rythmes du Gabon, etc. Nicolas avec ses samples lui aussi a emmené de nouvelles choses. Donc j’ai changé de style, mais ça reste du Dobet Gnahoré, le fond est toujours là. Ce qu’a amené Nicolas, ça a permis de se rendre mieux compte de ce qui était déjà là. Avant, tout était dans la même casserole, et là c’est comme si tu mélangeais juste le miel et la cannelle, tu sens mieux le goût de chacun.


Une de tes chansons s’appelle « Akissi la rebelle ». 
Akissi la rebelle, c’est qui ?

Akissi la rebelle ? (rires) c’est un peu moi, mais aussi toutes les femmes, pour dire qu’on doit être comme on est : la femme n’a pas une seule image fixe, conforme à ce que les gens disent qu’elle doit être. Non, elle doit écouter son cœur, être battante, fonceuse. Elle n’est pas là juste pour satisfaire l’homme. L’homme est devant, mais la femme porte tout. Je m’inspire des femmes africaines, ma mère comme celles que je vois au marché et qui vendent leur gombo… ce sont des battantes et elles m’inspirent. Laissons les jeunes filles expérimenter leur vie, plus elles s’épanouiront plus la famille sera épanouie.


Tu es installée en Europe depuis dix-huit ans, tu n’as jamais eu envie de te réinstaller en Côte d’Ivoire ?

(elle fait mine de pleurer) Tu veux me tuer. Chaque matin, je prie pour ça. Si ce n’est pas en Côte d’Ivoire, ce sera ailleurs en Afrique, mais j’ai encore le temps devant moi, car ce que je suis venue apprendre ici n’est pas fini, et quand je repartirai ce sera avec quelque chose. Il y a des artistes comme Oumou Sangaré, Salif Keita ou Tiken Jah qui vivent au pays. Je n’ai pas encore leur notoriété, donc prions Dieu pour que je fasse un tube et que je puisse faire comme eux… (rires).


Tu seras bientôt sur scène au Café de la Danse : dans tes concerts on sent qu’il y a une attention portée aussi bien aux costumes qu’aux danses, pour en faire de vrais shows.

Mes robes d’avant c’est souvent moi qui les dessinais, et même qui les cousais parfois. Là, on a trouvé un couturier qui a fait les costumes, je lui ai suggéré quelques idées… mais c’est lui qui a fait. Moi, je voulais faire un spectacle. C’est ce que j’ai dit à ma production, qui est très jeune et dynamique, et ils m’ont suivie. En Afrique, on a cette force artistique et cette culture qui est là, la seule chose qu’il faut maintenant c’est donner la possibilité aux gens d’en faire quelque chose. Il y a tellement de jeunes qui ont du potentiel : si on leur donnait les possibilités que le Ki-yi m’a données, on aurait des artistes de ouf ! De bons chanteurs, de bons danseurs, on en a : il faut qu’on ait la présence d’esprit d’ouvrir sur d’autres styles, et qu’on donne la possibilité aux jeunes d’avancer. Vous allez voir, ça va déchirer !

http://pan-african-music.com

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